Intitulé du Master : Littérature et civilisation
Semestre : 1et 2
Intitulé de l’unité : UE Méthodologie
Intitulé de la matière : Techniques de synthèse littéraire
Crédits : 4
Coefficients : 2
Objectifs spécifiques :
Synthèse, commentaire, résumé et dissertation : maîtriser les formes de l’écriture littéraire académique.
Contenu de la matière :
- Introduction aux formes d’écriture littéraire académique
- La fiche de lecture académique
- Le compte rendu critique
- Le commentaire littéraire : analyser et interpréter un texte
- La dissertation littéraire : argumenter à partir d’une problématique
- La synthèse : organiser plusieurs textes en une seule voix
- Le résumé : reformuler sans interpréter
- L’article scientifique
Mode d’évaluation :
Contrôle continu, examen sur table.
Bibliographie :
1. Jean-Michel Adam, La linguistique textuelle : introduction à l’analyse textuelle des discours (Armand Colin, 2011)
2. Jean-Louis Dufays, Benoît Henriet, Isabelle Fabry, Didactique de la littérature : pour une reconstruction du sens (De Boeck Supérieur, 2005)
3. Dominique Bucheton & Yannick Mével, Comment aider les élèves à écrire ? (ESF éditeur, 2009)
4. Antoine Compagnon, Le démon de la théorie : littérature et sens commun (Seuil, 1998)
5. Françoise Boch & Annie Fayol, La rédaction de textes : comment les élèves apprennent à écrire (Presses Universitaires de Grenoble, 2009)
6. Laurence Ryf, L’atelier du commentaire composé (Presses Universitaires de Rennes, 2007)
I. Introduction : Les formes de l’écriture littéraire académique
L’écriture littéraire
académique constitue l’un des exercices intellectuels les plus exigeants des
études de lettres. Elle ne se limite pas à la rédaction correcte ou à la
restitution de connaissances : elle suppose une pensée organisée, critique
et créative au service de la compréhension du texte littéraire.
Elle vise à faire dialoguer la rigueur de la méthode avec la liberté
de l’interprétation, afin de transformer la lecture en un véritable acte de
pensée.
1. Lire méthodiquement : la rigueur de l’analyse
La première exigence de l’écriture académique est la lecture méthodique, c’est-à-dire une lecture qui dépasse la simple compréhension du texte pour en explorer la structure, les procédés et les effets.
Lire méthodiquement, c’est interroger le texte dans toutes ses dimensions :
- Formelle : la syntaxe, le rythme, le lexique, les figures de style ;
- Narrative : les personnages, la voix, la focalisation, la temporalité ;
- Symbolique : les thèmes, les valeurs, les tensions internes du discours.
Cette démarche analytique,
héritée des humanistes et perfectionnée par la critique moderne (notamment le commentaire
composé français), permet de révéler le travail de l’écriture et
d’éviter les impressions superficielles.
Elle repose sur une question essentielle : comment le texte dit-il ce qu’il
dit ?
👉 Exemple
:
Dans Phèdre de Racine, une lecture spontanée verrait un drame amoureux.
Mais une lecture méthodique montre comment la pureté du vers alexandrin,
l’usage récurrent du champ lexical du feu et de la fatalité, ainsi que le
recours à la mythologie, construisent une tragédie de la culpabilité et de
la fatalité morale.
L’écriture académique permet ainsi de passer du ressenti à la compréhension
argumentée.
2. Reformuler et synthétiser : la fidélité au sens
La deuxième compétence
fondamentale est la reformulation — autrement dit, la capacité à
exprimer, dans ses propres mots, la pensée d’un auteur sans la trahir.
Cette aptitude suppose de comprendre profondément avant de résumer : il
ne s’agit pas de réduire, mais d’éclairer.
La synthèse,
quant à elle, va plus loin : elle rassemble plusieurs textes, idées ou
interprétations pour construire une voix cohérente et équilibrée.
Elle nécessite discernement, hiérarchisation et neutralité.
Savoir synthétiser, c’est savoir construire un point de vue à partir d’une
pluralité de discours.
👉 Exemple
:
Si l’on étudie le thème du mal dans la littérature française :
- Un résumé de Les Fleurs du mal de Baudelaire présenterait les grands motifs (le spleen, la beauté, la chute).
- Une synthèse, en revanche, mettrait en relation la vision baudelairienne du mal avec celle de Dostoïevski ou de Camus, pour montrer comment l’idée du mal passe d’un horizon métaphysique à un questionnement existentiel.
Ainsi, la synthèse n’est pas un simple collage d’idées, mais une construction intellectuelle, où la voix du rédacteur devient médiatrice entre les textes.
3. Argumenter : construire un discours critique et problématisé
La troisième dimension
essentielle de l’écriture académique est l’argumentation.
Il s’agit de transformer une lecture ou une idée en raisonnement construit,
orienté autour d’une problématique.
Cette exigence distingue la pensée critique de l’opinion : dans un texte
académique, rien n’est affirmé sans preuve, ni cité sans interprétation.
a) Problématiser : poser une question
Tout texte académique
naît d’une interrogation.
La problématique oriente le regard : elle relie le texte à un enjeu plus large
— esthétique, philosophique, moral ou historique.
Elle fait du lecteur un chercheur de sens.
👉 Exemple de problématique :
Dans Le Rouge et le Noir de Stendhal, Julien Sorel cherche-t-il à s’élever socialement ou à se réaliser spirituellement ?
Cette question ouvre un champ de réflexion : l’ambition devient ici un miroir de la condition moderne, déchirée entre foi et vanité.
b) Argumenter : structurer la pensée
L’argumentation suppose
une progression logique et une hiérarchie des idées.
Chaque paragraphe doit :
- annoncer une idée principale (argument) ;
- l’illustrer par un exemple précis du texte ;
- l’expliquer et le relier à la problématique générale.
👉 Exemple :
Dans Candide de
Voltaire, l’usage du conte philosophique permet de critiquer la naïveté de
l’optimisme leibnizien.
Les situations absurdes (Lisbonne, Eldorado) servent à démontrer que le monde
réel contredit la théorie du « meilleur des mondes possibles ».
L’argumentation devient ainsi une démonstration littéraire, où le style, la culture et la rigueur se rejoignent.
4. La complémentarité des trois fondements
Ces trois dimensions — analyse,
reformulation, argumentation — ne sont pas séparées mais complémentaires.
Elles forment une dynamique :
Lire pour comprendre → reformuler pour clarifier → argumenter pour interpréter.
L’écriture académique transforme donc la lecture en expérience intellectuelle complète : on lit, on comprend, on explique, on prend position.
👉 Exemple
de synthèse appliquée :
Prenons Le Cid de Corneille :
- Une lecture méthodique révèle la tension entre la passion et le devoir.
- Une reformulation permet de résumer cette tension : le conflit entre l’amour et l’honneur structure l’action tragique.
- Une argumentation critique interroge alors :
Comment
Corneille redéfinit-il l’héroïsme dans une société soumise à la morale
monarchique ?
Cette question permet de relier l’œuvre à son contexte idéologique (la gloire,
la loyauté au roi, la morale d’État) et d’en faire un objet de réflexion sur la
grandeur et la contrainte.
5. Les enjeux intellectuels de l’écriture académique
L’écriture académique
n’est pas un simple exercice scolaire : elle engage une éthique de la pensée.
Elle apprend à :
- penser avant d’écrire ;
- justifier avant d’affirmer ;
- écouter la voix des textes avant d’imposer la sienne.
Elle développe ainsi
une intelligence du discours, où chaque mot a un poids, chaque idée une
raison.
De ce fait, elle forme non seulement des lecteurs, mais des auteurs de
pensée, capables de dialoguer avec les grands textes du patrimoine.
👉 Exemple
final :
Lire et commenter Madame Bovary, c’est entrer dans une conversation avec
Flaubert sur la médiocrité et le rêve, mais aussi réfléchir à notre propre
rapport à l’illusion.
L’écriture académique fait donc de la littérature non un simple objet d’étude,
mais un moyen de connaissance du monde et de soi.
Conclusion
En somme, l’écriture littéraire académique repose sur un triptyque fondateur :
Lire avec rigueur, reformuler avec justesse, argumenter avec discernement.
Ces trois gestes —
analyser, synthétiser, interpréter — forment la base de toute réflexion
littéraire digne de ce nom.
Elles permettent de transformer la littérature en savoir vivant, où
l’intelligence du texte nourrit la liberté de penser.
Ainsi, l’écriture académique devient l’art de faire dialoguer le texte et la pensée, le passé et le présent, l’auteur et le lecteur — un art où, selon la belle formule de Roland Barthes,
« le texte n’est pas un objet, mais une expérience ».
II. La fiche de lecture académique
La fiche de lecture
académique est l’un des outils les plus fondamentaux de la formation
littéraire.
Elle ne se réduit pas à un simple résumé : elle est à la fois une synthèse,
une analyse et une prise de position intellectuelle.
Elle forme le lien essentiel entre la lecture personnelle et l’écriture
critique, entre la découverte d’une œuvre et la construction d’un savoir sur
cette œuvre.
1. Définition et finalités
La fiche de lecture est
un document analytique et méthodique qui rend compte de la
lecture d’un texte littéraire, philosophique ou critique.
Son but est triple :
1. Mémoriser : garder une trace claire, organisée et synthétique de la lecture.
2. Comprendre : dégager les enjeux profonds du texte, ses concepts-clés, ses structures, ses thématiques.
3. Interpréter : formuler une réflexion personnelle et critique à partir de la lecture.
Autrement dit, la fiche
de lecture n’est pas un simple résumé informatif ; elle constitue une entrée
dans la pensée de l’auteur.
Elle prépare à des exercices plus complexes : commentaire composé,
dissertation, exposé oral, ou encore article scientifique.
2. Structure de la fiche de lecture académique
Une fiche complète doit comporter six volets essentiels :
|
Section |
Contenu |
Objectif |
|
1. Références bibliographiques |
Auteur, titre complet, maison d’édition, année, collection |
Identifier l’œuvre et son contexte de publication |
|
2. Présentation de l’auteur |
Quelques lignes sur sa vie, son courant, son esthétique |
Situer l’auteur dans l’histoire littéraire |
|
3. Résumé de l’œuvre |
Exposé clair, fidèle et concis du contenu |
Comprendre la trame, les idées ou les événements |
|
4. Analyse critique |
Étude des thèmes, du style, de la structure, du message |
Interpréter le texte et en dégager les enjeux |
|
5. Citations-clés |
Passages significatifs justifiant l’analyse |
Appuyer le commentaire sur des preuves textuelles |
|
6. Appréciation personnelle |
Réflexion brève, argumentée, sur l’intérêt de l’œuvre |
Exercer son jugement critique |
3. Exemple concret 1 : œuvre romanesque
Œuvre :
Gustave Flaubert, Madame Bovary (1857)
Édition : Le Livre de Poche, 1972
Contexte : Roman réaliste et psychologique du XIXᵉ siècle, publié après
six ans d’écriture.
Courant : Réalisme — esthétique de l’observation et de la neutralité
narrative.
Résumé
Le roman retrace la vie d’Emma Bovary, épouse d’un médecin de province, qui s’ennuie dans son existence médiocre et cherche dans l’amour et le luxe une échappatoire. Ses illusions la conduisent à la ruine et au suicide.
Analyse
Flaubert dénonce à
travers Emma les dérives du romantisme mal assimilé : la lecture romanesque
devient ici source d’illusion.
Le style indirect libre permet à l’auteur de mêler la voix du narrateur et
celle d’Emma, créant une ironie tragique.
Le roman devient une autopsie de la bêtise humaine et de la frustration
sociale.
Citations-clés
- « Elle confondait, dans son désir, les sensations du luxe et les joies du cœur. »
- « Madame Bovary, c’est moi. » (formule attribuée à Flaubert, exprimant son empathie critique.)
Appréciation
Flaubert crée ici un
nouveau modèle de roman : objectif, ironique, impitoyable.
L’œuvre allie perfection stylistique et lucidité morale, illustrant l’idéal
flaubertien de « l’impassibilité de l’artiste ».
4. Exemple concret 2 : œuvre poétique
Œuvre :
Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal (1857)
Contexte : Recueil emblématique du romantisme finissant et du symbolisme
naissant.
Courant : Esthétique du Spleen et de l’idéal.
Résumé
Le recueil explore la
dualité entre le malheur terrestre (Spleen) et la quête de beauté (Idéal).
Baudelaire transforme la souffrance en matière poétique, sublimant le vice par
l’art.
Analyse
La structure du recueil
obéit à un mouvement dialectique : chute, révolte, aspiration, chute à nouveau.
Les poèmes comme « L’Albatros » ou « Correspondances » montrent comment le
poète, exclu du monde, devient révélateur de sens.
Le travail du vers, la musicalité et les images synesthésiques annoncent le symbolisme
et inspireront Verlaine, Rimbaud, et Mallarmé.
Citations-clés
- « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or. »
- « L’Art est long et le Temps est court. »
Appréciation
Un chef-d’œuvre de modernité : Baudelaire transforme la poésie en expérience spirituelle et fait du poète un voyant lucide du réel.
5. Exemple concret 3 : œuvre théorique ou critique
Œuvre :
Antoine Compagnon, Le démon de la théorie (1998)
Édition : Seuil, coll. « Points Essais »
Genre : Essai de théorie littéraire
Contexte : Réaction critique face aux excès des théories formalistes et
structuralistes.
Résumé
Compagnon retrace l’histoire
de la théorie littéraire (Barthes, Derrida, Genette) et questionne la coupure
entre théorie et sens commun.
Il défend une approche équilibrée, où la théorie éclaire la lecture sans s’y
substituer.
Analyse
Compagnon souligne la tension entre deux extrêmes :
- le dogmatisme de la théorie, qui oublie la sensibilité du lecteur ;
- le relativisme naïf, qui dissout tout sens dans
l’interprétation libre.
Il plaide pour une critique réflexive, à la fois rigoureuse et ouverte.
Citation-clé
« La théorie est un démon : elle possède celui qui croit la maîtriser. »
Appréciation
Un texte clair et indispensable pour comprendre la crise de la critique à la fin du XXᵉ siècle, et pour penser la place du lecteur dans l’acte d’interprétation.
6. Enjeux pédagogiques et intellectuels de la fiche de lecture
La fiche de lecture
n’est pas un simple outil de classement : c’est un acte d’appropriation
intellectuelle.
Elle forme l’étudiant à plusieurs savoir-faire fondamentaux :
|
Compétence |
Description |
Exemple |
|
Synthèse |
Condenser l’essentiel d’un texte sans le trahir |
Résumer Candide en 10 lignes claires |
|
Analyse |
Dégager les enjeux littéraires ou philosophiques |
Identifier la satire sociale chez Voltaire |
|
Réécriture |
Reformuler dans un style académique fluide |
Transformer une lecture personnelle en discours analytique |
|
Argumentation |
Relier des éléments textuels à une problématique |
Montrer comment Les Misérables articule foi et politique |
|
Jugement critique |
Exprimer une appréciation fondée sur des critères esthétiques et éthiques |
Justifier pourquoi Germinal reste un roman d’actualité |
Ainsi, la fiche de lecture forme l’étape préparatoire à toute écriture universitaire : elle apprend à articuler lecture, compréhension et réflexion.
7. Conseils pratiques de rédaction
1. Clarté : phrases courtes, vocabulaire précis, style impersonnel.
2. Objectivité : éviter les jugements affectifs (« j’aime », « je trouve ») sans justification.
3. Hiérarchisation : distinguer le principal de l’accessoire.
4. Cohérence : faire ressortir un fil conducteur.
5. Citation : toujours introduite, commentée et reliée à l’analyse.
👉 Exemple :
Maupassant écrit dans Bel-Ami
: « Il se sentait un appétit de jouissance, un désir de fortune. »
Cette phrase, placée au début du roman, synthétise l’ambition matérialiste de Georges
Duroy et annonce le réalisme social de l’œuvre.
8. Conclusion
La fiche de lecture
académique est à la fois un exercice de rigueur et d’intelligence
critique.
Elle forme le socle de toute pratique de l’écriture universitaire :
Lire avec méthode, comprendre avec profondeur, et restituer avec clarté.
En un sens, chaque
fiche de lecture est un dialogue silencieux entre le lecteur et l’auteur.
Elle apprend à penser dans les mots d’autrui, sans perdre sa voix propre — ce
qui est, au fond, la plus haute forme du savoir littéraire.
- Teacher: Fouzia BOUABSA
|
- Teacher: Fouzia BOUABSA